Sous la surface

Dans le précédent article, Cultiver l’opposé, je vous racontais ma première formation en Inde et cette prise de conscience assez simple : jusque-là, je connaissais surtout la partie la plus visible du yoga, les postures. Les asanas n’étaient finalement que la pointe de l’iceberg.

Alors pour ce nouvel article, j’aimerais que l’on commence à plonger ensemble sous la surface. Non pas pour essayer de tout comprendre d’un coup, mais pour découvrir progressivement certaines couches moins visibles du yoga, qui sont pourtant au cœur de la pratique.

Huit membres du yoga

Lorsque l’on parle d’Ashtanga, on pense souvent à cette pratique physique dynamique et très structurée, construite autour de séries de postures. C’est d’ailleurs comme cela que je l’ai moi-même découvert et aimé.

Mais avant d’être le nom d’une pratique physique, le mot nous raconte déjà quelque chose de beaucoup plus vaste.

En sanskrit, aṣṭa signifie « huit » et aṅga « membre » ou « branche ». Aṣṭāṅga peut donc se traduire par « les huit membres », en référence aux huit membres du yoga décrits dans les Yoga Sūtra de Patañjali.

Patañjali, qui ? Figure majeure de la philosophie du yoga, il est traditionnellement considéré comme celui qui a compilé et organisé les Yoga Sūtra, rassemblant des enseignements du yoga sous une forme structurée et transmissible. En quelque sorte, il a posé une carte du chemin.

Ok, pour ce qui suit je vous demande toute votre attention.

Yama. Niyama. Asana. Pranayama. Pratyahara. Dharana. Dhyana. Samadhi.

Voilà. Huit mots en sanskrit qui, à première lecture, ne donnent pas nécessairement l’impression que je suis sur le point de vous simplifier le yoga.

Promis, c’est moins compliqué qu’il n’y paraît.

Yamas

Ce sont les principes qui orientent notre manière d’être avec les autres et avec le monde. Il existe 5 Yamas.

  • Ahimsa (non-violence)

  • Satya (vérité)

  • Asteya (ne pas prendre ce qui ne nous appartient pas)

  • Brahmacharya (modération ou juste usage de notre énergie)

  • Aparigraha (non-possessivité, non-attachement).


    Dit comme ça, cela peut sembler très philosophique. Pourtant, ils peuvent se retrouver dans des situations très ordinaires.

    Prenons Ahimsa. La non-violence concerne évidemment la manière dont nous traitons les autres, mais elle peut aussi nous amener à observer la manière dont nous nous traitons nous-mêmes. Continuer à forcer dans une posture alors que notre corps nous dit clairement non, se parler intérieurement avec une dureté que l’on n’utiliserait jamais avec quelqu’un d’autre… tout cela peut déjà nous questionner.

    Satya, la vérité, peut être aussi simple que reconnaître : aujourd’hui, je suis fatiguée. Aujourd’hui, cette pratique n’est peut-être pas celle dont j’ai besoin.

    Le yoga commence donc peut-être déjà ici, bien avant de dérouler notre tapis.

    Niyamas


    Ceux qui ce tournent davantage le regard vers nous-mêmes. Il existe 5 Niyamas.

  • Saucha (pureté)

  • Santosha (contentement)

  • Tapas (discipline, ardeur)

  • Svadhyaya (étude de soi et des textes)

  • Ishvara Pranidhana (abandon ou dévotion à quelque chose qui nous dépasse).

    Et là encore, pas besoin de partir vivre dans un ashram.

    Tapas, c’est peut-être simplement dérouler son tapis un matin où la motivation n’est pas au rendez-vous. Santosha, apprécier la pratique que l’on a aujourd’hui plutôt que celle que l’on aurait aimé avoir.

    Svadhyaya, l’étude de soi, peut commencer par observer nos propres réactions : pourquoi est-ce que cette posture m’énerve autant ? Pourquoi ai-je absolument besoin de la réussir ?

    Le tapis devient alors un endroit assez efficace pour rencontrer certaines de nos habitudes.

    Asanas

    Ce sont les postures — probablement la partie que nous connaissons le mieux en Occident.

    Bouger, gagner en force ou en mobilité, se sentir mieux dans son corps : tout cela peut évidemment faire partie de notre pratique. Mais lorsque l’on replace Asana parmi les huit membres, la perspective change légèrement. La posture peut aussi devenir un terrain d’observation.

    Comment est-ce que je réagis lorsque je n’y arrive pas ?
    Lorsque la personne à côté de moi va plus loin ?
    Est-ce que j’écoute réellement mon corps ou est-ce que mon ego aimerait quand même beaucoup réussir ce handstand ?

    Tout à coup, une posture peut raconter beaucoup plus que la forme que prend notre corps.

    Pranayama

    Désigne le travail conscient autour du souffle et du prāṇa, traditionnellement compris comme l’énergie vitale.

    Et celui-ci me fascine particulièrement parce que nous respirons toute la journée sans même y penser.

    Essayez maintenant. Observez simplement votre prochaine inspiration. Puis votre expiration.

    Rien qu’en faisant cela, quelque chose vient de changer : une respiration qui se produisait automatiquement quelques secondes auparavant est devenue un objet d’attention.

    Le Pranayama rassemble différentes pratiques qui travaillent consciemment avec le rythme, la durée ou encore les différentes phases du souffle. Mais cette expérience toute simple permet déjà de comprendre pourquoi la respiration occupe une place si particulière dans le yoga : elle peut devenir un pont entre le corps et l’attention.

    Pratyahara

    C’est souvent traduit par « retrait des sens ». Personnellement, je trouve l’expression assez abstraite jusqu’à ce qu’on la ramène à quelque chose de très quotidien.

    Vous êtes en Savasana. Quelqu’un tousse. Une porte claque. Une voiture passe dehors. Votre téléphone vibre dans votre sac.

    Vous entendez toujours tout cela, mais progressivement, vous apprenez à ne pas laisser chaque stimulation emporter votre attention avec elle. C’est apprendre à tourner progressivement l’attention vers l’intérieur, en se détachant des sollicitations des sens.

    À une époque où nos téléphones sont capables de réclamer notre attention toutes les trois minutes, Pratyahara n’a peut-être jamais été aussi actuel.

Dharana

C’est la concentration : entraîner l’esprit à rester dirigé vers un même point. Entraîner l’esprit à diriger son attention vers un même point. Cela peut être le souffle, un son, un mantra, un point que l’on fixe…

Et si vous essayez pendant trente secondes et que votre esprit est déjà parti réfléchir à ce que vous allez manger ce soir, tout va bien.

L’idée n’est pas nécessairement de ne jamais partir. C’est de remarquer que l’on est parti et de revenir.

Encore. Et encore.

Dhyana

C’est la méditation, lorsque cette attention devient plus continue.
Et non, méditer ne signifie pas réussir miraculeusement à ne plus penser à rien.

On peut plutôt comprendre Dhyana comme une attention qui devient progressivement plus continue.

Là où Dharana consiste notamment à ramener encore et encore l’attention vers un point, *dans Dhyana, cette attention commence à s’écouler avec davantage de continuité.

C’est peut-être aussi une manière plus accessible d’aborder la méditation : il ne s’agit pas forcément de faire disparaître nos pensées, mais d’apprendre à ne pas partir avec chacune d’entre elles.

Samadhi

Est le huitième membre. Il est traditionnellement décrit comme un état d’absorption profonde, dans lequel la distinction habituelle entre celui qui observe et ce qui est observé s’estompe.

Et je vais être transparente : je ne vais pas essayer de vous expliquer l’illumination en trois lignes. :’)

Retenons simplement que Samadhi nous emmène vers les dimensions les plus profondes de cette philosophie et vers un état où l’agitation et les séparations habituelles de l’esprit s’apaisent.

Bien au-delà du tapis

Finalement, derrière ces mots sanskrits qui semblaient un peu barbares quelques paragraphes plus haut se cachent des principes assez simples et, pour certains, étonnamment actuels.

C’est aussi ce que j’aime dans cette philosophie : nous pouvons choisir jusqu’où nous avons envie de l’explorer.

Il n’est pas nécessaire de devenir hindou, de changer complètement de mode de vie ou d’adhérer à quelque chose de mystique pour s’intéresser à ce que le yoga peut nous transmettre. Le yoga s’est développé dans un contexte spirituel et philosophique indien et son histoire est intimement liée à plusieurs traditions religieuses, mais le yoga n’est pas, en lui-même, une religion à laquelle il faudrait se convertir pour le pratiquer.

On peut simplement choisir de s’inspirer de certains de ses principes comme de repères pour vivre de manière plus consciente, plus équilibrée et peut-être un peu plus paisible.

Être plus attentif à la manière dont on traite les autres. Observer la manière dont on se parle à soi-même. Apprendre à reconnaître quand il faut agir et quand il faut ralentir. Respirer avant de réagir. Accepter que tout ne soit pas contrôlable.
Être capable de porter son attention sur une seule chose dans un monde qui nous demande constamment de la disperser.

Et lorsqu’on commence à regarder le yoga de cette manière, il peut progressivement devenir un art de vivre.

Pas un ensemble de règles à suivre parfaitement. Pas une nouvelle identité à adopter. Encore moins une course à celui qui sera le plus « spirituel ».

Plutôt une sorte de boussole.

Des principes que l’on peut expérimenter, questionner, parfois laisser de côté, puis retrouver lorsque l’on en ressent le besoin.

C’est probablement là que le titre du livre de Tias Little, The Practice Is the Path, prend tout son sens pour moi : la pratique n’est peut-être pas seulement ce que nous faisons pour arriver quelque part. La manière dont nous choisissons de pratiquer, d’observer, de respirer et parfois simplement de vivre fait déjà partie du chemin.

La lumière en moi voit la lumière en toi, à bientôt
Gloria

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