Cultiver l’opposé
Et si notre pratique commençait justement là où nous ne voulons pas aller ?
Je pensais partir en Inde pour apprendre le yoga.
Je suis partie avec l’envie de mieux comprendre une pratique qui me fascinait. Vingt-huit jours plus tard, je suis rentrée avec beaucoup plus de questions que de réponses. Avec le recul, c’est probablement là que ma pratique a réellement commencé.
Savasana
Il est difficile de parler de ma première formation de yoga en Inde sans commencer par Savasana.
Pour ceux qui ne connaissent pas cette posture, elle arrive généralement à la fin d’une pratique. On s’allonge sur le dos, on ferme les yeux et on ne fait plus rien.
Sur le papier, cela semble plutôt agréable. Pour moi, c’était presque insupportable.
Pendant pratiquement tout mon premier Yoga Teacher Training, je n’ai pas réussi à fermer les yeux pendant Savasana. Je restais allongée à attendre que ça passe et il m’est même arrivé de me lever et de partir avant la fin.
Rester couchée sans rien faire ? Très peu pour moi.
Un de mes professeurs avait fini par me surnommer « Vata mind ». Dans la tradition ayurvédique, Vata est notamment associé au mouvement, à l’air, à la mobilité et à la rapidité. Il faisait référence à cet esprit qui bouge sans cesse, pense, cherche, anticipe et veut déjà passer à la suite.
Il faut dire qu’il avait plutôt bien cerné le personnage.
J’ai toujours été très active et assez peu ancrée. Une anecdote de mon enfance me fait d’ailleurs sourire aujourd’hui : j’ai marché sur la pointe des pieds pendant près de dix-huit ans. Comme si poser complètement les pieds au sol ne m’était pas tout à fait naturel.
Mon parcours a longtemps été à cette image. Après une scolarité un peu chaotique, j’ai essayé plusieurs voies, du droit à l’immobilier, avant de finalement jeter mon dévolu sur la psychologie. Et c’est précisément par la psychologie que le yoga est entré dans ma vie.
Média thérapeutiques
J’ai découvert le yoga en 2021 dans le cadre de mes études, non pas comme une activité sportive, mais à travers son utilisation comme média thérapeutique. Cette approche a immédiatement éveillé ma curiosité et j’ai commencé à lire, chercher et pratiquer.
Très vite, j’ai réalisé que le sujet était immense et que je ne savais pas vraiment par où commencer. Alors, fidèle à ma manière de faire les choses, rarement à moitié, j’ai décidé de repartir en Inde.
J’y étais déjà allée quelques années auparavant lors d’un voyage au Rajasthan. Cette fois, la démarche était différente : direction le Kerala pour un Yoga Teacher Training intensif de 28 jours.
À ce moment-là, je ne partais pas avec l’ambition particulière de devenir professeure de yoga. Je voulais surtout approfondir cette pratique qui me fascinait et comprendre ce qui se cachait derrière ce que j’en connaissais jusque-là.
Je crois qu’il m’a fallu environ trois jours pour réaliser dans quoi je m’étais embarquée.
Réveil à 5 heures, trois pratiques physiques d’environ une heure et demie par jour, pranayama, méditation, cours théoriques… Le tout avec un rythme de vie et une alimentation assez différents de mes habitudes en Belgique.
La formation était exigeante physiquement, mais aussi mentalement. Quand un sujet m’intéresse, j’ai tendance à vouloir tout comprendre, et si possible rapidement. En 28 jours, j’ai reçu une telle quantité d’informations qu’il m’était impossible de tout assimiler.
Je suis d’ailleurs rentrée presque frustrée. Non pas parce que la formation ne m’avait pas apporté ce que j’étais venue chercher, mais parce qu’elle m’avait montré l’étendue de tout ce qu’il me restait à découvrir.
Tout ce que je croyais savoir sur le yoga
Cette première expérience en Inde a également bousculé certaines de mes idées préconçues.
Dans l’imaginaire occidental auquel j’avais été exposée, j’associais encore beaucoup le yoga aux femmes, à la souplesse, à certains types de corps et à une pratique essentiellement physique.
Tous mes professeurs étaient des hommes et ils ne correspondaient pas nécessairement à l’image du corps de « yogi » que j’avais en tête. Cela peut sembler anecdotique, mais c’était une première manière de comprendre que ma représentation du yoga était finalement assez étroite.
Et ce constat est devenu beaucoup plus profond au fil de la formation.
Jusque-là, je connaissais surtout les asanas, ces postures qui occupent une place tellement importante dans la manière dont nous pratiquons et représentons le yoga chez nous. Au Kerala, je découvrais un univers beaucoup plus vaste : le pranayama, la méditation, la philosophie, l’Ayurveda et tout un ensemble d’enseignements dont je ne soupçonnais pas encore la richesse.
Les postures n’étaient finalement que la partie la plus visible d’une pratique bien plus vaste.
Et pourtant, parmi toutes ces découvertes, j’ai immédiatement été attirée par… l’Ashtanga.
Avec le recul, ce n’est probablement pas un hasard. L’Ashtanga est une pratique physique dynamique, exigeante et très structurée. Elle correspondait parfaitement à mon énergie du moment : bouger, transpirer, répéter, progresser.
Ça, je savais faire.
Savasana, beaucoup moins.
C’est à cette période qu’un de mes professeurs m’a encouragée à ne pas pratiquer uniquement les formes de yoga qui m’attiraient naturellement. Moi qui adorais l’intensité de l’Ashtanga, il me conseillait d’explorer des pratiques beaucoup plus lentes, comme le Yin.
Sur le moment, cela ne m’enthousiasmait franchement pas. Mais son conseil m’est resté.
Aller là où l’on ne va pas spontanément
Nous avons tendance à choisir ce qui nous ressemble déjà. Quand on est constamment dans le mouvement, on choisit facilement l’action. Quand on aime la compétition, on peut être attiré par la performance. Quand on aime contrôler, on se dirige volontiers vers ce que l’on maîtrise.
En découvrant l’Ashtanga, j’avais trouvé une nouvelle pratique qui me permettait finalement de continuer à fonctionner d’une manière que je connaissais très bien.
Mon professeur m’invitait à envisager les choses autrement : une pratique peut aussi devenir un endroit où l’on rencontre ce que l’on évite.
Je ne crois pas pour autant que tout ce que nous rejetons soit nécessairement bon pour nous, ni qu’il faille se forcer à pratiquer quelque chose qui ne nous convient pas. Je préfère voir cet enseignement comme une invitation à observer nos tendances.
Vers quoi est-ce que je vais toujours spontanément ? Et qu’est-ce que j’évite systématiquement ?
Pour moi, à ce moment-là, la difficulté n’était peut-être pas de tenir une posture exigeante. Elle était parfois simplement de rester allongée quelques minutes, les yeux fermés, sans objectif et sans rien avoir à accomplir.
Et si vous vous posiez la même question ?
Pas nécessairement sur votre pratique de yoga. Peut-être dans votre quotidien.
Qu’est-ce que vous faites facilement ? Qu’est-ce que vous recherchez spontanément ? Et, à l’inverse, qu’est-ce qui vous met légèrement mal à l’aise simplement parce que cela vous demande de fonctionner autrement ?
Il ne s’agit pas forcément d’aller contre soi. Peut-être simplement de devenir un peu plus curieux de ses propres réflexes.
Pour moi, cela a commencé par quelques minutes de Savasana.
Ce que le yoga continue de m’apprendre
Aujourd’hui, après trois années d’enseignement, ce qui me fascine toujours autant dans le yoga, c’est son immensité.
Plus j’avance, plus j’ai l’impression de mesurer tout ce que je ne connais pas encore. Et finalement, cela me convient assez bien.
C’est aussi ce qui a donné naissance à ce Journal. J’ai envie d’y partager des réflexions, des découvertes, des questionnements et parfois des expériences personnelles qui ont changé ma manière de regarder la pratique.
Pas pour apporter des réponses définitives. Encore moins pour vous dire comment pratiquer.
Je ne veux surtout pas donner de leçon, ni prétendre vous apprendre ce qu’est « le vrai yoga ».
J’aimerais simplement planter quelques graines dans votre esprit. Des graines qui, peut-être, vous donneront envie d’aller chercher un peu plus loin, de découvrir certains aspects de la pratique que vous ne connaissez pas encore, de questionner quelques idées reçues ou simplement de vous observer un peu différemment.
Parce que je crois que mieux connaître le yoga peut aussi nous permettre de mieux nous connaître nous-mêmes.
Et peut-être que c’est finalement cela que je suis venue chercher en Inde sans le savoir. Pas seulement apprendre à mieux pratiquer, mais apprendre à mieux observer. À commencer par ce que je préfère éviter. Pour poursuivre cette réflexion, je vous conseil la lecture “ The practice is the path” de Tias Litlle.
Un livre qui explore le yoga comme un chemin, bien au-delà de la pratique physique et des postures. Une invitation à découvrir ce que le yoga peut devenir lorsqu’on commence à le considérer non plus seulement comme une pratique, mais comme une manière de regarder, de vivre et de se comprendre.
C’est aussi une belle façon de prolonger cette première réflexion et de commencer à explorer l’univers beaucoup plus vaste qui se cache derrière notre pratique physique.
Ce sera le sujet de notre prochaine newsletter.
La lumière en moi voit la lumière en toi, à bientôt
Gloria